Voyage à Travers le Temps : Les Terrasses de Montauban, l’Histoire d’une Renaissance Viticole

24/01/2026

Un patrimoine viticole enraciné dans l’histoire du Tarn-et-Garonne

Entre la Garonne et le Tarn, au carrefour des influences climatiques atlantiques et méditerranéennes, s’étendent les Terrasses de Montauban. Plus qu’une mosaïque de vignes, ces coteaux évoquent près de deux mille ans d’histoire, de l’Antiquité à l’essor viticole moderne. Leur singularité ne tient pas seulement à leur géographie. On y décèle une identité forgée par la confluence des peuples, des savoir-faire et des cépages.

La présence de la vigne autour de Montauban est attestée dès l’époque gallo-romaine. Des fouilles menées lors d’aménagements urbains sur les terrasses alluviales de la Garonne ont révélé, parmi des fragments de céramiques et outils agricoles, des restes de pépins de raisin carbonisés, datés de plus de 1800 ans (Source : INRAP).

Du Moyen Âge à la Révolution : mutation et rayonnement

Au Moyen Âge, ces coteaux sont exploités par des monastères, principalement les abbayes de Moissac et Belleperche. Le vin quitte peu à peu le simple cadre de la consommation locale. Au XVe siècle, grâce à la navigation fluviale sur le Tarn et la Garonne, les barriques de vin montalbanais partent vers Bordeaux, puis rejoignent l’Angleterre et les Pays-Bas. Cette renommée s’accompagne d’une spécialisation progressive :

  • Assemblages majoritairement composés de Négrette, déjà implantée depuis le Moyen Âge, cépage à la robe sombre et aux parfums épicés.
  • Introduction de cépages blancs tels que le Len de l’El ou la Muscadelle pour les vins doux, aujourd’hui quasiment disparus sur ces terres.

À la Révolution, les vignes changent de mains. Les anciens domaines ecclésiastiques sont morcelés, mais la culture de la vigne demeure, portée par une mosaïque de petits propriétaires.

La crise du phylloxéra et la lente reconquête des terrasses

Comme de nombreux vignobles français, les Terrasses de Montauban subissent l’assaut du phylloxéra à la fin du XIXe siècle (1877 dans le Tarn-et-Garonne, d’après le Bulletin de la Société d’Agriculture de Tarn-et-Garonne). En l’espace de vingt ans, la quasi-totalité des ceps sont anéantis. Cette catastrophe marque un tournant :

  1. Des terres sont reconverties en prairies ou vergers, notamment pour la production de prunes d’Ente et de pommes.
  2. Les vignes renaissent lentement sur porte-greffes américains, privilégiant la résistance à la maladie et le rendement.
  3. On assiste à une diversification des cépages : le Gamay, le Cabernet Franc et le Merlot s’installent en complément de la traditionnelle Négrette.

Au début du XXe siècle, le vignoble réduit, localisé principalement sur les terrasses graveleuses au sud et à l’est de Montauban, peine à retrouver sa grandeur d’antan, concurrencé par le Cahors au sud et le Fronton à l’ouest.

Naissance et reconnaissance d’une identité : l’IGP « Comté Tolosan », puis l’IGP « Côtes du Tarn »

Dans les années 1960, à la faveur de la mécanisation et de la modernisation des chais, une nouvelle génération de vignerons entreprend de redéfinir le profil des vins du secteur.

  • En 1981, l’ensemble des vignobles du Tarn-et-Garonne obtient la reconnaissance de l’IGP Comté Tolosan.
  • En 2009, les Terrasses de Montauban s’affirment dans l’IGP Côtes du Tarn, une appellation qui met en avant l’originalité des sols alluviaux et graveleux, riches en galets roulés.

Ce mouvement d’identification est décisif : on valorise la typicité, la fraîcheur et la souplesse des rouges où la Négrette domine, mais aussi des blancs aromatiques issus du Sauvignon et du Colombard.

Aujourd’hui, le vignoble des Terrasses de Montauban couvre environ 430 hectares (Source : Chambre d’Agriculture 82, chiffres 2023), exploités par une quarantaine de domaines indépendants et quelques caves coopératives.

Les spécificités des terroirs : entre cailloux, soleil et climat tempéré

Les terrasses, issues des dépôts alluviaux de la Garonne et du Tarn, présentent deux strates principales :

  • Des sols graveleux en surface, favorisant le drainage et la précocité des maturités.
  • Un sous-sol argilo-siliceux, plus frais, qui assure de la réserve hydrique aux ceps, gage d’équilibre en année sèche.

L’altitude varie de 80 à 150 mètres. Les vignes bénéficient d’une exposition sud-ouest qui optimise l’ensoleillement, avec une moyenne annuelle de 2 150 heures (Source : Météo France Montauban).

Ce microclimat, conjugué à la ventilation naturelle de la vallée, limite la pression des maladies et favorise la culture raisonnée, voire biologique. En 2023, 13 % des surfaces des Terrasses de Montauban étaient certifiées bio ou en conversion (Source : Agence Bio).

Cépages : la tradition revisitée

If est fréquent de lire que la Négrette reste omniprésente ici. Or, la réalité est plus nuancée :

Cépage % de l'encépagement (2023) Profil sensoriel
Négrette 32% Vin souple, fruits noirs, violette, note poivrée
Merlot 28% Rondeur, souplesse, fruits mûrs, tanins doux
Cabernet Franc & Sauvignon 18% Structure, notes végétales, acidité rafraîchissante
Gamay 12% Légèreté, fruits rouges, gourmandise
Blancs : Sauvignon, Colombard, Chardonnay 10% Vins vifs, arômes d’agrumes, de fleurs blanches

Des expérimentations récentes sont menées avec le Tannat (originaire du piémont pyrénéen) pour apporter structure et potentiel de garde aux assemblages.

Évolutions contemporaines : modes de conduite, innovation et renouveau œnotouristique

L'évolution des Terrasses de Montauban au XXIe siècle s'articule autour de trois axes :

  1. Renforcement de la qualité : Depuis 2010, une attention accrue est portée à la densité de plantation (entre 4 200 et 5 000 pieds/ha), au renouvellement du matériel végétal et à la biodynamie sur certains domaines pilotes (Vignoble Puech, Domaine de Lafage).
  2. Montée en gamme : Les cuvées parcellaires (exemple : “Graviers Blancs” du Domaine Roumagnac), les élevages en amphores ou en barrique neuve, ont bousculé le profil classique du vin de soif. Les rouges de garde (plus de 5 ans) connaissent un regain d’intérêt, notamment sur les millésimes 2015, 2018, 2020.
  3. Œnotourisme et valorisation des paysages : Le circuit des terrasses, inauguré par la Communauté d’Agglomération du Grand Montauban, attire chaque année près de 5 000 visiteurs (Chiffre ADT 82, 2022). Les balades vigneronnes, ateliers vendanges, nuits en gîte au milieu des vignes, transforment la relation au terroir.

Une initiative marquante : la Route des Vins des Terrasses de Montauban, créée en 2017. Elle relie dix domaines sur une boucle de 30 km et favorise la rencontre directe entre vignerons et amateurs.

L’avenir : adaptation et singularité à valoriser

Face aux défis climatiques (hausse des températures moyennes de +1,4°C sur les 50 dernières années, Source : INRAE/ClimatSudOuest), la mutation s’accélère :

  • Introduction de cépages plus résistants à la sécheresse (exemple : Caladoc depuis 2019, Marselan en test sur deux domaines).
  • Innovations de cave : macérations courtes pour préserver le fruit, pressurage inerté pour les blancs, diminution de l’usage du soufre.
  • Mise en avant de “micro-terroirs” – certains parcelles alluviales révélant des profils aromatiques uniques, étudiées par des géologues du CNRS (étude 2021-2023).

Les Terrasses de Montauban ne cherchent ni la ressemblance avec Bordeaux ni la compétition avec Gaillac. Leur force : une capacité d’adaptation constante, une diversité de styles et un patrimoine qui s’apprécie aujourd’hui à la fois dans le verre et dans la découverte des paysages, entre Aveyron, Quercy et Lomagne.

À l’heure où le patrimoine viticole du Sud-Ouest reconquiert son identité, cet îlot du Tarn-et-Garonne poursuit une aventure discrète mais passionnée, où chaque vendange, chaque millésime, écrit une page de plus au grand livre des terrasses.

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